De brebis en bonnet – l’utilisation de la laine d’hier à aujourd’hui

Comment vous habillez-vous pour partir en montagne ? Laissez-moi deviner : D’un sous-vêtement dit technique mais qui, avouez-le, devient irrémédiablement puant au bout de quelques randonnées et puis d’une polaire et d’un pantalon – celui qui sèche vite. Autrement dit, de vêtements modernes 100% synthétiques.

Autrefois, les vêtements chauds se fabriquaient toujours avec la laine, matière première locale et naturelle par excellence. Non parce que ses qualités isolantes sont imbattables – n’importe quel brebis en alpage vous confirmera que même humide la laine vous tient au chaud – mais parce que les montagnards utilisaient ce qu’ils avaient. Il y a une soixantaine d’années, les gens de la vallée cardaient et filaient encore la laine de leurs brebis pour en faire des vêtements, même si c’était une laine rêche un peu désagréable à porter.

Avec la concurrence des laines importées des colonies britanniques, la valeur commerciale de la laine n’a eu de cesse de chuter pendant la première moitié du 20ème siècle. Déjà vers 1930, seulement 8% de la laine utilisée par les industries lainières était d’origine française. Les tissus en coton puis les tissus synthétiques ont peu à peu supplanté la laine en proposant des solutions à la fois plus simples et plus douces. Les filatures professionnelles se sont raréfiées. Même la petite production familiale s’est estompée quand le prêt-à-porter a fait son entrée en scène.

La laine au goût du jour

Et si l’heure était à une remise au goût du jour de ces fibres nobles et écologiques ? A la ferme la Coursaline, la laine retrouve aujourd’hui un peu de son importance d’antan.

Quand Charlotte est arrivée aux Terrasses, il y a une quinzaine d’années, une dame du village lui a donné une pelote de laine d’époque, de celles qui ont été filées en famille. Avec cette pelote elle a tricoté sa première paire de mitaines – ce qui a été le début d’un long parcours au fil de la laine qui a mené au choix de sélectionner les brebis qui ont la plus belle toison, pour petit à petit, constituer un troupeau qui produit une laine de plus en plus fine et soyeuse.

Contrairement aux éleveurs d’Australie et de Nouvelle Zélande, la plupart des paysans français ne sélectionnent plus les brebis pour leur qualité de laine mais pour la taille de leurs agneaux. Depuis l’écroulement du marché de la laine, la viande des agneaux assure seule la rentabilité de l’élevage. La tonte est devenue un fardeau. Même quand la laine est vendue pour en faire de l’isolation ou peut-être des matelas, le prix de vente ne permet même pas de payer les tondeurs.

Le but de Charlotte et Mathieu, éleveurs-bergers aux Cours, Villar d’Arène, est de faire des produits plus valorisants avec la laine de leur troupeau. En la transformant en pelotes et en habits techniques ils espèrent en faire un vrai complément à la production de viande.

A la Maison des Bêtes à Laine, ferme pédagogique à Cervières, Bernadette et Jean-Pierre vous invitent à découvrir la vie d’un troupeau de moutons en altitude ainsi que les métiers d’éleveur et de berger de nos jours dans la vallée de Cervières, territoire d’alpages entretenus depuis des générations par les animaux en pâturage. Bernadette vous montre les différentes étapes de la transformation de la laine, comme c’était fait dans les fermes d’antan, du cardage au filage. Sur le site web de la Maison des Bêtes à Laine, vous trouverez plusieurs petits clips sur la vie en alpage et sur la transformation de la laine.

Quel est alors le chemin qui mène de brebis en bonnet, surtout si ce dernier ne doit pas gratter ?

D’abord, il faut bien choisir sa race de mouton. La race Mérinos a été introduite dans les troupeaux français au 18ème siècle, précisément dans le but d’améliorer la qualité de la laine. La laine de ces brebis est fine, élastique et ne contient pas de poils qui grattent.

Cette race est aussi appréciée pour sa rusticité et sa capacité à s’adapter à différents milieux, autrement dit c’est la brebis parfaite pour la transhumance. Charlotte et Mathieu l’avaient d’abord choisie pour ces qualités-là. Par la suite, ils ont décidé d’exploiter la laine. Ils aiment l’idée que rien ne se perd. « Je regarde mes brebis différemment quand je sais que leur laine va être utilisée. Je vérifie si elle est belle et solide. C’est un plaisir de savoir ce qu’elle va devenir » dit Charlotte.

Mais avec tout cela nous n’avons pas encore les oreilles au chaud. Reste à transformer cette belle toison en pelotes qui se tricotent.

Commençons par la tonte du printemps. Pas trop tard, car ces dames doivent avoir le temps de reconstituer leur manteau d’été pour la montée en alpage, mais avant la mise bas, autrement on peut se retrouver avec une laine fragilisée. Ensuite vient le tri. Toutes les parties trop sales ou feutrées par l’exposition aux intempéries sont à enlever.

Puis, la laine est lavée, cardée et éventuellement peignée.  A Biella, dans le Piémont italien, se trouve une des dernières filatures d’Europe qui a gardé l’étape de peignage. Après le cardage, l’on fait passer la laine par une série de peignes de plus en plus fins pour enlever toute trace de saleté et de brins d’herbe, afin d’obtenir un résultat qui caresse la peau. Ensuite, il faut filer les rubans et choisir sa teinture. Le fil à tricoter est mis en pelotes et le fil très fin sert par à confectionner, par exemple des sous-vêtements. Maintenant, il n’y a plus qu’à sortir les aiguilles, circulaires ou droites, selon vos préférences et à bâtir son bonnet maille par maille.

Encore des doutes ? Pas de raison ! La laine est très isolante, elle garde au chaud même humide, elle a des propriétés antibactériennes donc elle ne conserve pas l’odeur de la sueur, elle prend difficilement feu, elle est donc parfaite pour les feux de camps et les barbecues ! Et, de nos jours, elle ne manque pas non plus de douceur et de délicatesse.

A la ferme La Coursaline au hameau des Cours, Villar d’Arène et à la Maison des Bêtes à Laine à Cervières, ils proposent à la vente des pelotes de laine cardée, toute une fanfare de couleurs qui n’attendent qu’une inspiration créative. A la ferme Coursaline ils proposent aussi, selon disponibilité, des pelotes, des sous-vêtements et des chaussettes techniques en laine mérinos peignée. A la Maison des Bêtes à Laine, vous trouverez aussi quelques accessoires et habits tricotés par Bernadette.

Et pour commencer à vous équiper, on vous propose un patron simple :

1 2 3 Bonnet

Il vous faut :

  • 1 ou 2 pelotes de laine cardée de la ferme Coursaline ou de la Maison des Bêtes à Laine, ou une autre laine qui vous permet d’avoir la même tension. Env. 75 g de laine en tout.
  • Une petite aiguille circulaire (env. 40 cm), taille 4,5 (ou 5 si vous avez tendance à serrer).
  • Un lot d’aiguilles à chaussettes, taille 4,5
  • Tension à respecter: 17 mailles x 26 rangs = 10 x 10 cm

Le bonnet se tricote en rond sur une aiguille circulaire, changer pour les aiguilles doubles pointes quand nécessaire. Monter 80-90 m avec l’aiguille circulaire 4.5. Tricoter 1 tour endroit et continuer en côtes 1 m endroit/1 m envers pendant 4 cm. Continuer en jersey et point mousse. À 18 cm de hauteur totale, commencer à diminuer : tricoter 8 mailles puis diminuer 1 m en tricotant 2 m ensemble. Répéter jusqu’à la fin du tour. Tricoter 2 tours sans diminuer. Au tour suivant, tricoter 7 mailles puis diminuer 1 m en tricotant 2 m ensemble. Tricoter 2 tours sans diminuer. Au tour suivant, tricoter 6 mailles puis diminuer 1 m en tricotant 2 m ensemble. Tricoter 1 tour sans diminuer.  Au tour suivant, tricoter 5 mailles puis diminuer 1 m en tricotant 2 m ensemble. Diminuer ensuite de la même façon jusqu’à ce qu’il reste 16 – 18 mailles. Au tour suivant, tricoter toutes les mailles ensemble 2 par 2 à l’endroit = 8-9 m. Couper le fil et le passer dans les mailles restantes, serrer et arrêter. Le bonnet mesure environ 24 cm.

Si vous perdez courage à mi-chemin, ce sera un joli cache-col !

Témoignage: La laine autrefois

Jean Louis Sionnet, ancien éleveur-berger aux Terrasses, nous parle d’un temps où la laine avait une toute autre importance.

« A 5 ans, j’allais à l’école ici aux Terrasses. J’avais des pantalons courts avec des chaussettes en laine qui montaient jusqu’au pantalon et des sabots en bois avec des clous en-dessous. Tout le monde avait des sabots, c’était à la mode. Ma mère me tricotait les chaussettes et ma grand-mère filait la laine. La laine était peut-être un peu rêche, mais on était habitués comme ça. Puis, il n’y avait rien d’autre !

A l’époque, je crois que personne ne vendait la laine et ils ne la gaspillaient pas non plus. Chaque agriculteur n’avait que dix à quinze brebis, grand maximum vingt. Ils récupéraient la laine pour faire des chaussettes, des pulls et des gants. Les bonnets, ce n’était pas à la mode. La laine des moutons noirs était plus prisée parce qu’on n’avait pas besoin de la teindre. Ma grand-mère avait un rouet pour filer la laine. Elle faisait un fil très fin et régulier. Puis, j’avais un oncle par alliance qui se mit à filer quand il prit sa retraite. Il n’avait pas de moutons, mais on lui apportait deux – trois jolies toisons à chaque tonte. Il ne savait pas très bien faire alors sa laine était un peu raide.

Quand j’étais gamin, les gens tondaient à l’automne au moment où les brebis devaient rentrer à la grange. Comme ça, la laine était plus propre, sans brins de paille. Ils lavaient la laine dans les rivières ou les ruisseaux. Je me rappelle que quand ma grand-mère cardait sa laine elle sortait toute jolie et gonflée. Les cardes étaient montées de clous tordus pour démêler la laine. Puis il fallait filer au rouet.  Après la mort de ma grand-mère en ’55, on ne fila plus la laine chez moi. Ma mère était asthmatique et le filage lui faisait trop de poussière. Mais d’autres continuèrent plus longtemps. Après arriva le nylon, alors les gens ne voulurent plus se servir de la laine. »

Petit à petit, tous les gens du village arrêtèrent d’utiliser la laine de leur brebis. A la place, ils la vendaient aux commerçants qui passaient la récupérer. Jean Louis et sa femme Monique reprirent l’exploitation des parents dans les années ’70. Leur laine, ils l’ont toujours vendue. La seule différence est qu’au début, elle valait un peu plus. Jean Louis était tondeur aussi. Au début, il allait tondre avec son frère aux alentours de Grenoble. Comme paiement, ils récupéraient de la laine, le prix de vente était alors un peu supérieur à leur paye habituelle. Le prix baissa vite. Et même certaines années, personne ne voulait venir acheter la laine. Alors, d’aucuns la mettaient à la décharge. « Les moutons, il fallait les tondre de toute façon », conclut Jean Louis. « Je me rappelle que mon grand-père tondait même une brebis morte. Pour lui, la laine avait une vraie valeur. »

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